Accéder au contenu principal

Darwinator, Prologue

Les rues de Montréal, au froid soleil d'avril, miroitaient d'éclaboussures dégoulinantes et de flaques de sloche noire salée. Les trottoirs marrés d'embûches ressemblaient à un champ de bataille où le piéton imprudent se voyait livré à une collection de dangers à géométrie et conséquences variables allant d'une simple chaussure inondée à une chute sévère pouvant s'avérer mortelle.

Partout, la peau blanche de l'hiver avait entamé sa déliquescente décomposition, une putréfaction répugnante qui réjouissait la majorité des badauds.

Marc-André Tessier, lui, n'y trouvait aucun réconfort, aucune poésie. Il ne partageait ni ne comprenait l'engouement délirant des gens pour cette saison, humide et froide, où l'air vicieux semblait s'être donné pour unique mission de s'immiscer par la moindre échancrure, vous transperçant la chair jusqu'aux os pour dérober votre chaleur la plus intime.
"Saleté de printemps", maugréa-t-il en relevant le col de son imperméable. 
Au coin de la rue Peel et du Boulevard René Levesque, il s'arrêta net, affligé par le spectacle d'un innocent bodybuildé en shorts, T-shirt et gougounes qui paradait tel un coq dopé à la testostérone sur une plage de Copacabana. L'inspecteur secoua la tête en signe de désapprobation et aperçut aussi l'autobus qui arrivait à pleine vitesse dans la direction opposée, semant sur son passage un bouquet de gerbes assassines. Le drame était inévitable. Un tsunami grisâtre surgit des roues du mastodonte de la STM et s'abattit sur l'innocent dont le sang et l'ego furent instantanément douchés à froid. Une fois sorti de sa stupeur, l'étalon proféra une salve d'invectives à consonance religieuses à l'intention du chauffeur - bien que ce dernier ne puisse évidemment pas l'entendre et bien que cela ne change rien à sa situation -  et tourna les talons fumasse...

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Killer Bear, Chapitre I

L’imperméable n’était plus de saison, la chaleur étouffante transformait tout trajet à bicyclette en calvaire déliquescent, et pour couronner le tout, les touristes Ontariens migraient en masse vers la fraîcheur des lacs de la Gatineau. Non, décidément, Marc-André Tessier n’aimait pas l’été, il l’abhorrait, l’exécrait, le maudissait. Lui, le fils de l’Outaouais, chérissait la beauté flamboyante de l’automne multicolore, le calme feutré de l’hiver enneigé. Même la fraîcheur humide du printemps boueux, dans tout ce qu’elle avait de dégoulinant et d’éclaboussant lui semblait mille fois préférable à cette débauche de moiteur, à cette orgie de verdure grasse et d’insectes envahissants. Au volant de sa fidèle Suzuki, refuge climatisé et rempart contre les bestioles, il avait bifurqué sur le chemin du lac Brown, peu avant Wakefield et son célèbre moulin pour s’enfoncer dans le dédale d’arbres du Parc de la Gatineau. Tant qu’il le put, l’inspecteur resta aux commandes de son véhicule. Il s’y s...

Cadavres Exquis - Chapitre 1

L'automne gatinois explosait en rafales, tel un feu d'artifice permanent, peignant   d'éclaboussures chatoyantes les êtres et les choses, embaumant les rues de cannelle et de citrouille. C'était le temps des pommes, des courges et des premiers frimas, une ode sublime à l'été qui finissait et un prélude inquiétant à l'hiver qui s'annonçait. Insensible à cette débauche de couleurs et d'odeurs qu'il voyait revenir chaque année depuis sa plus tendre enfance, l'inspecteur Marc-André Tessier pédalait nonchalamment vers la bière qui l'attendait au frais, encore mêlée à ses sœurs de broue, dans l'obscurité assommante d'une cuve d'acier inoxydable. La distance incongrue qui le séparait encore de son breuvage finit enfin par s’amenuiser: il réalisa un arrêt acrobatique assis en amazone sur sa selle puis stationna sa bicyclette à l'entrée des Brasseurs du Temps. Aussitôt la porte poussée, il fut assailli par le mélange caractéristique de...

Le Cabinet de Curiosités de Bradley Bury (Extrait Choisi)

Les pieds rivés au trottoir, à la limite de l’ombre inquiétante que projetait la barraque décrépie, le professeur Saint-Antoine paraissait hésiter. Il relut la carte d’affaires nichée au creux de ses mains glabres, comme pour se donner du courage, puis il pensa qu’il n’aurait probablement jamais répondu à l’invitation si celle-ci n’avait été accompagnée de l’arme qui reposait au fond de sa besace. L’authenticité de la dague de bronze, vérifiée quelques heures plus tôt par le département d’histoire de l’université confirmait son origine antique et l’inscription gravée à la base de la lame laissait peu de doute sur l’identité de son propriétaire. À la pensée de cet objet unique, le professeur franchit les quelques pas qui le séparaient de la porte et actionna le heurtoir à tête de lion. Le lourd battant d’érable pivota sur ses gonds d’acier laissant apparaître le visage poupin du maître des lieux, encadré d’un casque blanc de cheveux fins et surmonté d’une grosse paire de lunettes à mo...