Accéder au contenu principal

Artie, Chapitre 2

Artie avait appris à écouter alors qu'il n'était encore qu'un oeuf. A travers les membranes et les couches concentriques de son enveloppe protectrice, les premiers sons qu'il perçut se résumèrent tout d'abord à un sourd murmure. Mais, petit à petit, au fur et à mesure que son cerveau apprenait à assimiler les nuances, le bourdonnement incompréhensible avait pris corps, s'était mu en un enchaînement de mots intelligibles, des bribes de conversations échangées par ses parents aux comptines qui leur étaient adressées à sa soeur et lui. Chez les Oatzins, l'apprentissage du langage se faisait in ovo , ce qui expliquait pourquoi Artie avait été capable de communiquer avec ses parents dès son éclosion.

Tout au long de son développement embryonnaire, il avait aussi su écouter d'autres bruits plus intimes, comme ses premières pulsations cardiaques ou bien encore le sifflement de l'air inspiré au travers de la chambre pneumatique. Ces musiques corporelles avaient été pour lui les plus intrigantes jusqu'au craquement fatal de sa coquille.

Mais ce qu'Artie aimait écouter par dessus tout, c'était les histoires de grand père Julius, véritable mémoire vivante du village Oatzin où il était né. Comme en témoignait son nom atypique, donné en baptême par les dieux en personne, Julius n'était pas né de la dernière lune. À 105 ans, il était le dernier ancien encore en vie à se souvenir de l'époque où les dieux foulaient encore leur terre. Tous les soirs de pleine lune, la petite communauté se rassemblait pour commémorer leur paradis perdu et c'était alors l'occasion rêvée pour grand père Julius de faire la démonstration de ses talents de conteur. Parmi les histoires favorites d'Artie figuraient celles de Mia, la première Oatzin façonnée dans la boue par leurs créateurs omniscients, celle de Glibi, l'Oatzin qui voulut ressembler aux dieux - et faillit bien y parvenir - et enfin celle, plus contemporaine d'Indie, qui était parti il y a six cents lunes à la recherche de la cité perdue des dieux. Toutes ces légendes titillaient sans ménagement la curiosité maladive du jeune oisillon, le forçaient à rêver des nuits entières d'aventures et de découvertes plus trépidantes les unes que les autres. Si bien que les lendemains de pleine lune, Artie se réveillait toujours en une demi transe, perdu entre un monde imaginaire et celui bien réel des prédateurs qui rôdaient en nombre.

Il faillit bien y perdre la vie, un matin qu'il se prenait pour Indie, arrivant au pied des ruines gigantesques de la mystérieuse cité divine. Immergé dans son rêve éveillé, il ne vit pas le fauve à l'affût tapi au pied d'un arbre. Artie lui aurait probablement servi de repas si son meilleur ami Gamjie ne l'avait interpellé à ce moment là depuis les cieux. Le jeune Oatzin s'envola juste à temps et senti à peine l'entaille superficielle que firent les griffes acérées de la bête dans sa patte postérieure. Quand il rentra chez lui ce soir là, après une folle journée de poursuites aériennes aux côtés de Gamjie, sa mère lui demanda comment il s'était blessé à la cuisse. Jusqu'à son dernier souffle des centaines de lunes plus tard, Artie ignora qu'il était passé ce jour là très près de la mort. Le destin avait simplement d'autres plans pour lui, des plans qu'Artie, même dans ses fantaisies les plus folles, était bien loin d'imaginer.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Killer Bear, Chapitre I

L’imperméable n’était plus de saison, la chaleur étouffante transformait tout trajet à bicyclette en calvaire déliquescent, et pour couronner le tout, les touristes Ontariens migraient en masse vers la fraîcheur des lacs de la Gatineau. Non, décidément, Marc-André Tessier n’aimait pas l’été, il l’abhorrait, l’exécrait, le maudissait. Lui, le fils de l’Outaouais, chérissait la beauté flamboyante de l’automne multicolore, le calme feutré de l’hiver enneigé. Même la fraîcheur humide du printemps boueux, dans tout ce qu’elle avait de dégoulinant et d’éclaboussant lui semblait mille fois préférable à cette débauche de moiteur, à cette orgie de verdure grasse et d’insectes envahissants. Au volant de sa fidèle Suzuki, refuge climatisé et rempart contre les bestioles, il avait bifurqué sur le chemin du lac Brown, peu avant Wakefield et son célèbre moulin pour s’enfoncer dans le dédale d’arbres du Parc de la Gatineau. Tant qu’il le put, l’inspecteur resta aux commandes de son véhicule. Il s’y s...

Cadavres Exquis - Chapitre 1

L'automne gatinois explosait en rafales, tel un feu d'artifice permanent, peignant   d'éclaboussures chatoyantes les êtres et les choses, embaumant les rues de cannelle et de citrouille. C'était le temps des pommes, des courges et des premiers frimas, une ode sublime à l'été qui finissait et un prélude inquiétant à l'hiver qui s'annonçait. Insensible à cette débauche de couleurs et d'odeurs qu'il voyait revenir chaque année depuis sa plus tendre enfance, l'inspecteur Marc-André Tessier pédalait nonchalamment vers la bière qui l'attendait au frais, encore mêlée à ses sœurs de broue, dans l'obscurité assommante d'une cuve d'acier inoxydable. La distance incongrue qui le séparait encore de son breuvage finit enfin par s’amenuiser: il réalisa un arrêt acrobatique assis en amazone sur sa selle puis stationna sa bicyclette à l'entrée des Brasseurs du Temps. Aussitôt la porte poussée, il fut assailli par le mélange caractéristique de...

Le Caprice de Timothée Laforteresse (Extrait Choisi)

Il essuya ses yeux, touché par la candeur et l'attention spontanée que lui témoignait l'enfant. Ce faisant, il remarqua qu'elle observait ses mains couvertes de peinture et de larmes. Il les leva à la hauteur de son visage pour qu'elle puisse les examiner à loisir. - Vous aimez la peinture, Tim? - C'est mon métier, ma passion mais aussi et surtout, la cause de mon désarroi. - Vraiment? Lui demanda Lucie curieuse. Et que peignez-vous? Des portraits? Des paysages? - Non, des caprices.  Confronté à la moue dubitative de la petite, le peintre élabora. Un caprice, expliqua-t-il, était un savant mélange de réalité et de fiction, un tableau utilisant comme toile de fond un décor le plus souvent citadin et emblématique auquel se mêlaient des éléments oniriques issus de l’imagination de l’artiste. L’italien Canaletto avait été l'un des maîtres incontestés de la discipline avec Venise comme cadre de prédilection. Quant à Timothée, c’était des endroits connus ...