« J’y comprends rien cap’taine, ce foutu banc était à un kilomètre au nord et il s’est tout bonnement volatilisé de l’écho sonar. Que je sois emporté par une lame si je mens. Ces satanés poiscailles ont encore avalé leur potion d’invisibilité.
- Saletés de bestioles, ils sont en train de nous faire passer pour des amateurs. Et ce salopard de Darwin qui enfonce le clou. Je me demande ce qu’il y connaît, lui, à la pêche.
- Qu’est-ce-qu’on fait cap’taine, on ne va tout de même pas rentrer au port les mains vides une fois de plus? C’est que j’ai une femme et des gosses à nourrir moi. Cap’taine ?
- Ferme la un peu j’essaie de réfléchir. Que disent exactement les derniers relevés du sonar ?
- Bah je vous l’ai dit cap’taine, le banc progressait vers l’Est, on pouvait facilement le contourner et le prendre en filature. Seulement, la seconde d’après, il n’y avait plus rien, juste l’écho du fond correspondant aux relevés topographiques de la région. Je n’y comprends rien de rien.
- Toi non, mais moi je crois bien avoir compris. Nous allons d’ailleurs le vérifier immédiatement. Mets le cap au Nord !
- Vous ne voulez pas me dire ce que vous avez compris cap’taine ?
- Mets le cap au nord et tu verras par toi-même !
Telle fut la réponse du capitaine McCabe à son matelot qui ne discuta pas l’ordre et vira de bord. L’argument que venait de lui servir son supérieur hyérarchique lui suffisait amplement et la simple évocation de la fortune avait eu le même effet sur son zèle que sur ses pupilles : elle les avait dilatés.
A vingt miles nautiques au nord du lieu de cette première discussion, le sonar signala la présence d’un nouveau banc.
« Qu’est-ce que je fais cap’taine ?
- Tu maintiens le cap, je te dirai quoi faire en temps voulu.
- Mais ces saloperies vont encore se barrer !
- Non, pas cette fois, fais moi confiance ! Que dit le sonar ?
- Toujours la même chose, ils sont a un mille de nous et ... nom d’un chien, ils disparaissent cap’taine, j’vous l’avais bien dit, ces cochonneries de poissons sont encore en train de s’évaporer.
- Tu fais trop confiance à tes appareils. Coupe les moteurs et apprends ! »
Sans un mot, le matelot exécuta l’ordre, non sans avoir pensé au préalable que son capitaine était probablement en train de perdre la raison. Ce devait être l’un des signes avant coureurs de la sénilité. Après tout, le vieux loup était agé de plus de soixante ans et en avait passé environ quarante cinq à bourlinguer sur les mers.
« Qu’est-ce qu’on fait maintenant cap’taine ?
- On se tait et on attend. »
Après quelques minutes de silence radar, l’homme commençait à s’impatienter quand apparut sur l’écran verdâtre, d’abord un fantôme diffus de points, puis l’empreinte du banc entier à environ huit cent mètres, plein ouest.
« Nom d’un chien Capt’aine les voila qui réapparaissent comme par magie. Comment saviez-vous qu’ils étaient toujours là ? Dîtes capt’aine, comment ?
- J’ai bien étudié la topographie des fonds au retour de notre première sortie infructueuse et j’ai remarqué qu’à cinq cent mètres à peine de l’endroit où nous avions perdu le premier banc, le plancher océanique se fend en une crevasse légère mais suffisamment profonde et longue pour abriter un banc de poissons.
Vous ne voulez tout de même pas dire que...
- Si matelot, ils ont appris à se cacher. Et apparemment c’est un jeu auquel ils excellent.
Comment avait-il pu se montrer si naïf? Maurice s’en voulait de ne pas avoir vu le coup venir, l’arrêt brutal du bruit de moteur aurait du lui mettre la puce à l’oreille. A quoi bon lui servait sa nouvelle intelligence s’il n’était pas en mesure de l’utiliser afin d’assurer la sécurité du banc? Maintenant, il était trop tard, les quatre cinquièmes de sa famille venaient d’être capturés et hissés vers l’étendue de gaz asphyxiant située en surface : une mort certaine. Maurice errait seul dans les étendues désolées par le passage des flétans où il découvrait un sentiment nouveau et douloureux, la culpabilité. Si c’était là le prix de l’évolution, il aurait préféré ne pas la subir, rester inconscient et s’affoler comme ses congénères l’avaient fait quand le filet s’était refermé sur eux. Au lieu de cela, il avait trouvé le moyen d’échapper à la mort. Quelle poisse ! La prochaine fois que l’occasion se présenterait, il ne chercherait pas à fuir. Conscient de son existence insignifiante, Maurice vient de réinventer le suicide et il nage à pleine vitesse vers la côte à la recherche de la meilleure mort qui soit pour lui. Il croise un requin indolent qui ne lui prête pas la moindre attention. Sans doute, le grand chondrychtien a-t-il déjà mangé ce qui expliquerait son indifférence. Maurice passe donc son chemin et se dirige à nouveau vers son destin. A quelques encablures de la plage, notre bar mutant rencontre un objet insolite dont émane l’exquis parfum du danger. L’animal en fait rapidement le tour et identifie la chose comme un piège primitif. Au bout d’un filin transparent lesté par des billes métalliques, se trouve un crochet de fer dont l’extrémité affutée a servi à transpercer une grassouillette néréis. Maurice comprend immédiatement le but du dispositif et se demande quel animal serait suffisamment stupide pour se laisser avoir par cette vulgaire carotte. La réponse qui jaillit dans son esprit est lumineuse. Lui, Maurice, sera l’idiot en question, lui, le poisson évolué va aller se pendre volontairement au bout de cette cordelette. Quelle ironie ! Comme il n’a pas vraiment faim, il se force presque à engloutir le ver annelé balotté par les micro-courants de la marée montante. Comme prévu, le crochet s’enfonce dans son palais, la sensation de piqûre est instantanée et la douleur passe rapidement alors que Maurice devient le premier poisson qui, consciemment, se soit fait faire un piercing. Et maintenant, que faire ? Ah oui, c’est cela, il doit s’agiter pour signaler au concepteur stupide de ce piège stupide qu’un animal encore plus stupide s’y est laissé prendre. Soit, Maurice se démène, ondule furieusement et commence à sentir une légère traction à l’autre bout de la ligne. Ouf, ce n’est pas trop tôt, pense-t-il alors que le fil invisible se tend et le ramène vers la surface. Ça y est, il est arraché à son océan natal, adieu monde cruel. Il suffoque déjà alors que deux sortes de pinces roses, flasques et maladroites tentent de saisir son corps enduit de mucus sans trouver la moindre prise. Puis le pêcheur introduit dans sa bouche une tige d’acier qui vient déloger le crochet enfoncé dans son palais et le voilà dégorgé. Comme si son supplice n’avait pas suffisament duré, les pinces le transportent jusqu’à une cage transparente remplie d’eau. Ah non! Ça ne va pas se passer comme ça! Maurice est venu ici pour mourir et non pour finir séquestré dans cette prison de verre où, il en est sûr, il finira par découvrir les affres de la claustrophobie. On ne lui laisse cependant pas le choix et voilà qu’il est affligé, en une ultime insulte, de la vision atroce du visage béat et benêt de son ravisseur.
« Qu’avons-nous là ? S’extasie un Charles Darwin ravi par sa pêche miraculeuse. Si je ne m’abuse, il s’agit là d’un splendide spécimen de Dicentrarchus labrax. Voyons voir, comment vais-je t’appeler. Flipper? Non, rassure-toi, je plaisante. Que dirais-tu de Michel? C’est un joli prénom pour un jeune bar? Va pour Michel alors. »
Et c’est ainsi que Maurice fut baptisé Michel.
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